Le pouvoir du chien
Il y a assez de peine naturellement créée
Par les hommes et les femmes pour remplir une journée ;
Et quand nous avons tout le chagrin qu’il nous faut en réserve,
Pourquoi cherchons nous toujours à en avoir d’avantage ?
Mes frères, mes sœurs, prenez garde,
Si vous livrez votre cœur à un chien,
Vous risquez de le retrouver en morceaux.
Achetez un chien et vous aurez pour votre argent
Un amour indéfectible qui ne peut mentir –
Le culte et la passion parfaite nourris
D’un coup de pied dans les côtes ou d’une caresse sur la tête.
Malgré tout il n’est guère bon
De risquer votre cœur en le livrant à un chien.
Quand les quatorze années que la Nature octroie
Se terminent avec de l’asthme, une tumeur ou une crise,
Quand les prescriptions tacites du vétérinaire conduisent
À la chambre de la mort ou au fusil chargé,
Alors vous saurez – cela ne regarde que vous –
Que vous avez livré votre cœur à un chien.
Quand le corps qui a vécu selon volonté,
Et avec des gémissements de bienvenue, est immobile (combien immobile!)
Quand l’esprit qui répondait à toutes vos humeurs
S’en est allé – où que ce soit – pour de bon
Vous découvrirez à quel point vous êtes touché
Et vous livrerez votre cœur à un chien.
Nous avons assez de peine de façon naturelle
Quand vient le temps d’enterrer en terre chrétienne.
Nos amours ne nous sont pas données mais prêtées
À intérêt composé de cent pour cent.
Quoiqu’on ne puisse pas toujours dire, je crois,
Que plus longtemps nous les gardons, plus grande est la douleur.
Car lorsqu’il faut rembourser les dettes, que la chose soit bonne ou non,
Un prêt est un aussi lourd fardeau à court ou à long terme.
Alors pourquoi, au nom du Ciel (et avant même d’y être)
Devrions-nous livrer notre cœur à un chien ?
- Rudyard Kipling

Ode au chien
Le chien me demande mais je ne réponds pas. Il saute, court dans le champ et me pose mille questions sans parler ses yeux sont deux questions humides deux flammes liquides qui interrogent mais je ne réponds pas parce que je ne sais pas Homme et chien parcourant la campagne Les feuilles brillent comme si quelqu’un les avait embrassées une par une les oranges jaillissent du sol pour faire des petites planètes dans les arbres rondes comme la nuit, et vertes chien et homme nous allons par les parfums du monde foulant le trèfle la campagne du Chili dans les doigts clairs de septembre. Le chien s’arrête, poursuit les abeilles saute un ruisseau turbulent écoute des lointains aboiements pisse sur une pierre et vient me porter le bout de son museau à moi, comme un cadeau. Dans sa douce fraîcheur en me communiquant sa tendresse il me demande des yeux pourquoi le jour, pourquoi la nuit pourquoi le printemps ne porte rien dans son panier pour les chiens errants sinon des fleurs inutiles des fleurs, des fleurs, toujours des fleurs. Voila ce que me demande le chien voilà ce que je ne réponds pas. Nous allons, homme et chien dans cet immense matin vert réunis par le vide exaltant de la solitude où seuls nous existons l’unité parfaite, chien rosée et poète car il n’y a pas d’oiseau caché sans trille ni de fleur secrète sans arôme pour deux compagnons nous dans ce monde humidifié par la nuit distillation verte prairie balayée par des rafales d’air orangé le chuchotement des racines la vie en cheminant, en respirant, et l’amitié ancestrale la chance d’être chien, d’être homme converti en un seul animal à six pattes la queue couverte de rosée
- Pablo Neruda